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L'importance du regard dans la pratique des asanas (les drishtis)

A partir d'aujourd'hui, je voulais aborder plusieurs notions centrales dans la pratique du yoga qui sont peu approfondies dans le cadre des cours collectifs. Avez-vous déjà entendu un des mots suivants : drishtis, bandhas, mudras, mantras, chakras, ujjayi ? C'est probable. Savez-vous ce qu'ils recouvrent ? C'est moins probable. Si elles sont abordées durant un cours, ces notions n'en sont pour autant que rarement approfondies (ce qui peut se comprendre, le coeur d'un cours collectif étant de vous guider dans la dimension physique de votre pratique - placement, alignement, engagement, etc.). On va donc aborder ces notions une par une et on commence aujourd'hui avec la notion de drishti. Les drishtis sont des points de focalisation visuelle. Ils donnent une direction au regard. On en dénombre 9 : - Le bout du nez (« nasagrai »),- Entre les deux yeux (3ème œil), - Le nombril, - Le milieu de la main, - Le milieu du pied, - Un point situé au loin à droite, - Un point situé au loin à gauche, - Les pouces, mains jointes en prière, - Le ciel. Comme le précise Patanjali dans ses Yoga Sutras, le yoga vise la cessation de l'activité automatique du mental. Vous trouverez cette phrase sans le mot "automatique" mais je trouve qu'il a son importance. Le propos ne concerne pas la réflexion intellectuelle menée avec attention mais plutôt le flot de pensées vagabondes qui se croisent et s'entrecroisent (et que l'on peut subir)(parfois)(souvent)(tout le temps)(chaque seconde)(VOUS NE TROUVEZ PAS CA INSUPPORTABLE ?). Ce flot de pensées s'appuie sur tout un tas de stimuli dont ceux qui émanent de nos 5 sens. Un exemple ? "Hum, ça sent les frites... Attends mais il est quelle heure au fait ? C'est bientôt l'heure de manger, youpiiii. Alors, qu'est ce que je vais manger ? Est-ce que j'ai des frites à la maison ? Ou alors je les fais ! Ah non mais il faudrait que j'aille faire des courses. Ah et il me manque des yaourts aussi". Bref. Je pourrais continuer des heures et des heures comme ça et je suis certaine que vous voyez très bien de quoi je parle (ou alors ne me le dites pas car ça voudrait dire que je suis la seule dans ce cas et ça me déprimerait). Durant la pratique physique du yoga, on cherche à tourner son attention à l'intérieur de soi. C'est quelque chose qui est très difficile à faire et, plus encore, à maintenir. Les drishtis favorisent la concentration en vous donnant une direction / un point précis à fixer. Cela permet de réduire la dimension perturbatrice d'un regard dispersé qui saute de point en point. Grâce aux drishtis, on parvient à rejoindre (ou du moins on s'achemine un peu plus vers) la 5ème brique qui est pratyahara, le retrait des sens (parmi les 8 qui sont constitutives de la pratique du yoga et dont j'ai parlé dans une newsletter précédente). Certains drishtis sont précis (regarder vers le ciel ou en direction du bout du nez), d'autres sont plus abstraits et symboliques. C'est le cas notamment du point entre les sourcils, le 3ème oeil. Ce drishti implique de regarder quelque chose que l'on ne peut pas voir, illustrant l'idée de fixer son attention avant tout. Cette concentration permet d'être plus impliqué.e dans les postures, son alignement, ses sensations. Un regard stable est également indispensable pour les postures qui mêlent de l'équilibre. Une de mes professeurs, Agata Wasko, a coutume de dire lorsqu'on s'assoit en tailleur : "colonne stable, esprit stable". La même chose s'applique au regard. Regard stable, esprit stable, posture stable. On travaille alors dans la bonne direction puisque, souvenez-vous, quelles sont les deux qualités d'une posture ? Bingo ! Confort et stabilité. Certains bienfaits physiques sont associés aux drishtis. Le 3ème oeil, le bout du nez, les pouces sont des drishtis qui favorisent la convergence oculaire tandis que d'autres, comme ceux qui impliquent de regarder au loin, vont engendrer un relâchement des muscles oculaires. De façon générale, notre niveau de tension s'imprime dans le corps à travers les tissus, notamment les tissus musculaires. Notre visage comporte des muscles (c'est fou ce qu'on apprend dans cette newsletter...) et une tension trop importante au niveau du front ou des yeux peut générer des maux de tête et autres troubles. La pratique des drishtis permet de relâcher cette tension. (Attention à ne pas confondre avec le yoga des yeux ; ce dernier permettant, via des mouvements précis - l'inverse donc des drishtis qui consistent à fixer un point précis - de relâcher la fatigue oculaire). Chaque posture a son drishti. Chaque posture a été codifiée avec une direction / un point précis à fixer. Dans le guerrier 2 (virabhadrasana 2), par exemple, je précise de regarder en direction de la main qui est devant, voire de poser son regard sur l'ongle du majeur de cette main. C'est le drishti dans cet asana. Dans la posture de la pince (paschimottanasana), le drishti est les orteils. Dans l'angle étendu (utthita parsvakonasana) (en photo au-dessus), c'est le ciel (ou le pli du coude ; personnellement, je préfère regarder vers le pli du coude, cela m'aide dans mon alignement sinon j'ai tendance à ouvrir démesurément mon épaule). Ceci n'est pas exhaustif mais voici quelques postures associées en fonction de leur drishti :

  • Le bout du nez « Nasagrai » >> équilibre sur la tête (sirsasana), 3ème posture de la salutation au soleil A (utthita uttanasana)

  • Entre les deux yeux (3ème œil) >> en posture de méditation, les yeux clos

  • Le nombril >> chien tête en bas (adho mukha svanasana)

  • Le milieu de la main >> guerrier 2 (virabhadrasana 2)

  • Le milieu du pied >> pince (paschimottanasana)

  • Un point situé au loin à droite ou à gauche >> postures de torsion

  • Les pouces, mains jointes en prière >> 1ère posture de la salutation au soleil A : posture de l'étirement vers le ciel (hasta uttanasana), guerrier 1 (virabhadrasana 1)

  • Le ciel >> angle étendu (utthita parsvakonasana)

* * * Durant votre prochaine pratique, je vous invite à mettre l'accent sur cette notion de drishti. Relâchez les traits du visage, ôtez la tension du front, des tempes, des yeux et placez votre regard sur un point de focalisation, sans investir ce point de quoique ce soit (si vous regardez vos pouces ou vos orteils, l'idée n'est pas de détailler méticuleusement ces parties de votre corps)(elles sont splendides de toute façon). Posez vos yeux et tournez votre regard vers l'intérieur.